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ROMAN GOTHIQUE
ARTHUR MERVYN DE CHARLES BROCKDEN BROWN
20 février. — De Charles Brockden Brown, je ne connaissais qu’Edgar Huntly or Memoirs of a Sleepwalker (1799). Mais Wieland or The Transformation (1798) est supérieur à Edgar Huntly, et Arthur Mervyn or Memoirs of the year 1793 (1799) surpasse Wieland. Quoique l’action d’Arthur Mervyn soit totalement invraisemblable, les personnages et les lieux revenant cycliquement dans des rôles différents, le roman entier apparaît comme une critique pointue des Lumières, nonobstant le fait que Charles Brockden Brown appartienne lui-même aux Lumières radicales.
Le XVIIIe siècle est le siècle de la philanthropie. Par conséquent, dans Arthur Mervyn, tous les personnages, qui se présentent – y compris dans leur physionomie – comme des amis de l’humanité (« I beheld a face beaming with compassion and benignity »), sont d’infâmes crapules, à commencer par Welbeck, personnage copié sur le Falkland de Caleb Williams de Godwin. Le ton est donné par les aubergistes, premiers représentants du monde de la ville que découvre Arthur Mervyn, qui dépouillent notre rustique de son maigre pécule, en paiement de repas consistant en pain rassis et en fromage moisi. Quant au « doux commerce », source de richesse de la nouvelle classe marchande de la Philadelphie révolutionnaire, il consiste en spéculations hasardeuses, en usure ou en escroqueries. Les habitants de la campagne, à l’examen, se révèlent pires, si c’est possible, que ceux de la ville, comme en témoigne le concentré de malveillance gratuite du récit que fait Mrs Althorpe, la voisine, du départ d’Arthur Mervyn de la ferme de son père. L’épidémie de vomito negro qui constitue le « clou » du roman ne fait qu’étendre le tableau d’une corruption généralisée sur le plan somatique (agonie douloureuse dans un lazaret puant) et sur le plan social (effondrement des institutions).
Le comportement du narrateur, Arthur Mervyn, dans ce qui est, entre autre, un roman d’apprentissage, est caractérisé à chaque instant par l’imprudence, l’impulsivité et le défaut de jugement. Merwyn sait son protecteur, Welbeck, capable de tuer pour de l’argent. Mais quand celui-ci, aux abois, constate la disparition d’un livre entre les pages duquel est dissimulée une fortune en banknotes, Merwyn, qui s’est emparé de ce livre pour rendre l’argent à ses propriétaires légitimes, avoue en être le détenteur, sous prétexte que son expérience récente lui aurait appris que la dissimulation était moralement répréhensible et toujours inefficace. Dans la scène qui suit, comme, pour qu’il lui cède le magot, Welbeck soutient à son protégé que ces billets sont faux et qu’il ne les cherchait que pour éviter la potence à qui s’en emparerait, Mervyn les livre impulsivement à la flamme, et se fait traiter aussitôt d’« idiot exécrable et pervers » pour n’avoir pas éventé une aussi médiocre ruse.
Mervyn n’est point tant, n’en déplaise à certains exégètes, un narrateur non-fiable (unreliable narrator) – même si, de fait, ce mêle-tout compulsif comprend très mal ce qui se joue –, qu’un agent moral non-fiable (unreliable moral agent) et je ne puis me défendre de penser qu’il y a là une satire de l’intention morale elle-même, intention qui, pour Charles Brockden Brown et son cercle, est indissociable à l’entreprise romanesque.