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MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES DE L'ANNÉE 2020

Mythopoeia - Æsthetica - Critica


OUVRAGES SUR LA BANDE DESSINÉE

CABU UNE VIE DE DESSINATEUR
Jean-Luc Porquet
Gallimard 2018

« la vie d’un savant n’est autre chose d’ordinaire que le récit de ses travaux et de ses ouvrages » écrivait Louis Petit de Bachaumont. On peut dire la même chose d’un dessinateur, ce qui rend précaire le genre même de la biographie de dessinateur, une fois qu’on a tenu compte des figures obligées de l’exercice, le génie en herbe, le dessinateur consacré, etc. Dans un tel cadre, M. Jean-Luc Porquet se tire joliment d’embûche en dressant un portrait chaleureux de Cabu, qui échappe cependant à la tentation hagiographique. Tous les aspects de la carrière de Cabu sont pris en compte, de Hara Kiri à la participation à l’émission enfantine de Dorothée et à la double position à Charlie et au Canard. Les positions idéologiques du dessinateur sont éclaircies par la vie privée, en particulier l’enfance et l’adolescence dans un Châlons-sur-Marne à la fois idéalisé et considéré comme un repoussoir du fait de la domination des institutions, l’Église, l’armée, l'école. Le Cabu qui est décrit est paradoxalement un dessinateur peu politisé, qui réagit aux événements sur un plan personnel. Par exemple le promoteur immobilier est décrit comme un vautour non par anticapitalisme doctrinal mais parce qu’il est en train de détruire le cadre du Châlons mythifié de l’enfance du dessinateur. De même, l’antimilitarisme du dessinateur est une réaction directe à l’expérience de la conscription en Algérie. L’échec de Mai 68, considéré comme une révolution ratée, va entériner pour toute l’équipe de Hara Kiri le choix d’un contestation par le style de vie.
L’iconographie de Cabu une vie de dessinateur est pertinemment sélectionnée dans la pléthore de dessins et d'archives disponibles. Les erreurs sont contenues au minimum. On relèvera cependant que contrairement à ce qu’affirme l’auteur (p. 147) la loi de 1949 n’est pas durcie en 1958 pour comprendre les ouvrages et la presse pour adultes. Cette légende journalistique est apparemment intuable.

BANDE ANNONCE : CINÉMA ET BANDE DESSINÉE
Sous la direction de Finzo et Olivier Deloignon
ZEUG/Haute École des Arts du Rhin, 2019

Sous forme d’un joli petit livre, recueil d’articles qui traitent plus de l’intermédialité que des rapports cinéma et bande dessinée au sens exclusif.
On retiendra une petite histoire des rapports entre théorie du cinéma et théorie de la bande dessinée par David Pinho Barros et Benoît Crucifix. Également une lecture intéressante mais parfois discutable de la revue Giff Wiff dans ses rapports avec la censure.
Bon article sur l’influence du psychédélisme au cinéma, dans les comix et dans les affiches par Jean-Charles Andrieu de Levis.
Excellent article de Raphael Œsterlé sur le western catholique dans Cœurs Vaillants.

POÉTIQUE D'UNE INTROSPECTION VISUELLE
Jean-Charles Andrieu de Levis
Images, Bruxelles, 2019

Livre-objet contenant une étude d’une trentaine de pages sur Lettres au maire de V. d’Alex Barbier. L'exégète se penche sur l’ocularisation puis ajoute à un propos d’ordre psychanalytique sur les figures latentes chez Barbier des considérations d’historien de l’art relatives à l’art de mémoire et à la méthode des loci et des considérations sur la « querelle du coloris », controverse remontant à Alberti, portant sur l’opposition entre le trait, qui s’adresse à l’intellect, et la couleur qui s’adresse au sens.

QUAND LA BANDE DESSINÉE FAIT MÉMOIRE DU XXe SIÈCLE : LES RÉCITS MÉMORIELS HISTORIQUES EN BANDE DESSINÉE
Isabelle Delorme
Les Presses du Réel, Œuvres en société, 2019

Sur cinq cent pages, tentative de définition d’un nouveau genre, le « récit mémoriel historique en bande dessinée », qui serait né dans le sillage de Maus de Spiegelman. Du côté positif, l’ouvrage donne une riche documentation sur les intentions des auteurs des ouvrages composant le corpus. Du côté négatif, les contours du « récit mémoriel en bande dessinée » s’avèrent difficiles à cerner, le corpus n’étant pas cohérent et les différents ouvrages n’étant pas situés dans leurs traditions littéraires respectives (l’auteur ne voit pas que Spiegelman est un héritier du strip américain, que Davodeau découle de l’école belge, ou que Satrapi reprend le code de David B.). Le résultat est que l’examen détaillé des caractéristiques du « récit mémoriel en bande dessinée » se ramène de façon circulaire à la réitération et à la validation de la définition, parfois aux dépens de la vraisemblance. (Pour ne donner qu’un exemple, l’utilisation d’une documentation, ou d’archives, ne peut raisonnablement être retenue comme une caractéristique distinctive du genre du « récit mémoriel en bande dessinée » compte tenu de la façon dont on réalise une bande dessinée – pas nécessairement historique ou mémorielle.)
Pour ne rien arranger, on découvre à la moitié de l’ouvrage que le « récit mémoriel en bande dessinée » n’est autre que le graphic memoir des anglophones. Mais il n’y a aucune raison particulière que le graphic memoir relève du récit historique, ni du récit mémoriel au sens strict. Les exemples les plus éminents, en termes de ventes ou en termes de fortune critique, n’en relèvent pas.
Au total, des catégories pertinentes pour l’historien – de la micro-histoire, de la Alltagsgeschichte, de l’histoire orale – s’avèrent à l’usage peu adaptées à l’étude d’œuvres littéraires, fussent-elles dessinées.

BANANAS REVUE CRITIQUE DE BANDE DESSINÉE
N° 12, février 2020
22 Bd du Général Leclerc B5, 95100 Argenteuil
12 euros
abonnement 20 euros pour deux numéros

Entretien avec Seth sur La Vie est belle malgré tout. Retranscription de la table ronde sur la bande dessinée canadienne du Salon des ouvrages sur la bande dessinée, édition de 2018, animée par l’universitaire Chris Reyns-Chikuma, avec Julie Delporte, Seth, Joe Ollmann, ainsi que d’un dialogue sur l’autobiographie entre Fabrice Neaud et Chester Brown.
Études sur l’album Bürocratika de Beb Deum (1989), par Pierre-Gilles Pélissier, sur le strip de Frank Willard, Moon Mullins, par Jean-Jacques Lalanne, sur le petit format italien Tex Willer (période 1967-1991), par Manuel Hirtz, sur Procopio, la bande dessinée du Vittorioso signée de Lino Landolfi, parue en France dans Bayard, par François Rahier.
Article d’Évariste Blanchet sur Mormoil, « revue osée », publiée au début des années 1970, et entretien avec un de ses metteurs en œuvre, Jean Mulatier.
Évariste Blanchet propose des notes de lecture très fouillées de plusieurs ouvrages publiés depuis 2017, L’Aventure (À Suivre) de Nicolas Finet, et (À Suivre) archives d’une revue culte, dirigé par Sylvain Lesage et Geert Meesters, Jijé l’autre père de la BD franco-belge, de Philippe Delisle et Benoît Glaude, Publier la bande dessinée, de Sylvain Lesage, Breccia, conversations avec Juan Sasturain, René Goscinny et la brasserie... des copains, de Christian Kastelnik (ouvrage portant sur le procès du peuple intenté par les dessinateurs à René Goscinny en mai 1968).
Exploitation des archives de Jean Chakir, sur la création en 1983 de l’atelier-école de la bande dessinée à l’école régionale d’art d’Angoulême, ancêtre de l’actuelle École européenne supérieure de l’image. Une revue pleine comme un œuf, d'un superbe eclectisme.


TRANSMÉDIALITÉ : BANDE DESSINÉE ET ADAPTATION
sous la direction d'Évelyne Deprêtre et German A. Duarte,
Presses universitaires Blaise Pascal de Bordeaux, 2019



Études d’intérêt variable sur les problématiques d’adaptation, d’intermédialité et de transmédialité. On relèvera en particulier de bonnes analyses sur Le Château de Kafka adapté par Olivier Deprez (article de Jean-Charles Andrieu de Levis), sur l’adaptation de Bruno Schulz au cinéma (article de Jessy Neau), sur l’adaptation de Ernest Thompson Seton par Taniguchi (article de Karine Gendron), sur Dragon Ball du manga à l’anime puis à l’anime comics (article de Bounthavy Suvilay).
Le fil conducteur de l’ouvrage est l’« inévitable » (sic, p. 9) convergence des médias due au numérique. Mais beaucoup des contributions ignorent totalement cette problématique et le point de vue universitaire voisine avec des articles qui relèvent au mieux du journalisme spécialisé. Les papiers sur l’adaptation à l’écran des bandes dessinées de super-héros sont particulièrement problématiques, qui enfilent les platitudes en cachant mal la position de leurs auteurs, qui est fondamentalement celle de fans. De façon plus générale, une connaissance faible de l’histoire de la culture de masse, au-delà même de la bande dessinée, entraîne un défaut de perspective, quand ce n’est pas des erreurs manifestes, et le problème est aggravé par le refus de toute évaluation critique des œuvres examinées, qui empêche toute analyse cohérente. Fait contrepoids à ces défauts de connaissance ou de méthode une tendance à l’enflure stylistique dont le lecteur confiant et naïf croyait la veine tarie depuis des décennies. « En d’autres termes nous pensons que le système bédéique, en établissant une relation active avec son lecteur durant le processus de lecture, devient un médium au riche potentiel lorsqu’il s’agit de contribuer à la compression des mécanismes narratifs propres au contexte numérique, où tant la non-linéarité de la trame que le type de lecture qui implique activement le lecteur deviennent l’essence de l’acte narratif. »


(À SUIVRE) : ARCHIVES D’UN REVUE CULTE
Sylvain Lesage et Gert Meesters (dir.)
Presses universitaires François Rabelais, Collection Iconotextes, 2018




Un ensemble d’études émanant de plumes confirmées, parmi lesquelles, outre Sylvain Lesage et Gert Meesters, maîtres d’œuvre de l’ouvrage, on relèvera celles de Laurent Gerbier, Julien Baudry, Tanguy Habrand, Erwin Dejasse. Appuyées sur l’exploitation des archives de l’éditeur Casterman, les contributions fournissent une bonne analyse de la revue (À Suivre). Sa création, ses stratégies éditoriales et, il faut le dire, sa décadence, sont décrites avec rigueur et pertinence. 
Sont aussi abordés la version flamande de la revue, les vaines tentatives d’(À Suivre) de prendre pied sur les marchés étrangers, et même les auteurs qu’elle a refusés, la revue ayant « manqué » les dessinateurs qui marqueront l’histoire avec l’Association. 
Il  n’est pas de rose sans épine, et on déplorera un chapitre navrant sur Corto Maltese, signé Maaheen Ahmed, où l’universitaire, dont la bibliographie présente un caractère hallucinatoire (elle fait paraître Corto dans Charlie, elle invente une revue qui se serait appelée Ungaro Comics, confusion inextricable entre les « albi uragano » – les « récits complets » de la « collection ouragan », qui publient L’Asso di Picche – et le nom du scénariste Alberto Ongaro), explique en substance que Hugo Pratt, qui était italien, est raciste parce qu’il ne met en scène que des héros blancs, et que Corto en particulier est l’incarnation d’une nouvelle forme de racisme, qui est le « racisme progressif ». « Les histoires de Pratt, Corto, (À Suivre), et par extension, Casterman, se trouvent donc au carrefour d’une masculinité et d’une politique identitaire qui imprègnent beaucoup plus que Corto et que ses aventures. »


HISTOIRE DE LA BANDE DESSINÉE POLONAISE
Wojciech Birek, Piotr Machlajewski, Adam Rusek, Jerzy Szylak

PLG, Collection Mémoire Vive, 2019



Une brève mais dense histoire de la bande dessinée polonaise, décrite comme étant au carrefour des espaces culturels germanique, slave et austro-hongrois, et située dans le contexte des vicissitudes de l’histoire qui l’ont contrainte à se réinventer à plusieurs reprises. Du coup, la bande dessinée polonaise est perçue comme l’expression d’une résistance culturelle aux différents impérialismes qui se sont imposés à la Pologne.
Les auteurs prennent le parti intelligent de traduire les titres et les noms des personnages, ce qui permet de surmonter le caractère impénétrable d’une langue slave à la graphie compliquée et aux déclinaisons déroutantes.
L’iconographie est particulièrement bien choisie et permet de contextualiser les bandes dessinées, en montrant les pages entières des publications où elles paraissent.


ALBERTO BRECCIA : LE MAÎTRE ARGENTION INSOUMIS
Laura Caraballo
PLG Collection Mémoire Vive, 2019



Panorama de l’œuvre de Breccia, située dans la tradition de la bande dessinée argentine, suivi d’une analyse de l’œuvre sur le plan stylistique et sur le plan plastique, en relation avec la problématique de l’adaptation littéraire. L’auteur a eu la bonne idée d’extraire de sa thèse de doctorat une monographie à la fois dense et accessible, écrite du point de vue de l’historienne de l’art, et qui a l’avantage de donner un point de vue latino-américain. Bibliographie scrupuleuse et cahier d’illustrations épais, bien choisi, et qui éclaire le propos.

GOTLIB UN ABÉCÉDAIRE
Thierry Groensteen
Les Impressions nouvelles, 2019




Cet essai sur Gotlib sous forme d’entrées de dictionnaire adopte un ton volontiers léger. Il propose un parcours très complet d’un dessinateur qui fut une référence pour plusieurs générations d’adolescents, du fait même que Gotlib est un auteur « self-conscious ». Même son dessin, maladroit mais tout en artifices et en grâces, trahit sa proximité avec l’adolescence.
L’essayiste parvient, dans le traitement qu'il fait de son dessinateur, à éviter les écueils sans jamais renoncer à la lucidité. Il décrit ainsi une œuvre entièrement référentielle, d’Alphonse Allais au magazine Mad et à Tex Avery (Gai Luron est un démarquage transparent de Droopy). Il note que les ressorts comiques sont parfois faibles et s’étonne de la longévité d’un personnage comme Superdupont. Il relève une certaine psychanalyse de qualité douteuse (mais bien de son époque) avec L’Écho des savanes. Enfin il conclut que Gotlib a fini par épuiser son fonds et que « dans les dernières années sa vis comica s’était comme enrayée », le dessinateur menant alors une seconde carrière à la tête de Fluide glacial. Tout ceci n’ôte naturellement rien à l’admiration de notre essayiste envers le créateur de la Rubrique à brac.
Il arrive dans de rares occasions que Thierry Groensteen se laisse entraîner par l’érudition inutile. L’entrée Hamster Jovial, à propos du célèbre rassemblement scout dans la forêt de Saint-Cucufa précise ainsi : « Jacques Serizier ne composerait sa chanson sur Saint-Cucufa que quelques années plus tard mais Boris Vian l’avait citée dans sa chanson Cinématographe. »