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MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES DE L'ANNÉE 2025

Mythopoeia - Æsthetica - Critica


OUVRAGES SUR LA BANDE DESSINÉE


BANANAS REVUE CRITIQUE DE BANDE DESSINÉE
N° 17, février 2025
22 Bd du Général Leclerd B5, 95100 ARGENTEUIL
12 euros
abonnement 20 euros pour deux numéros


Étude d'Olivier Jarrige consacrée à Yoko Tsuno, discernant à travers l'œuvre les traits caractéristiques de Roger Leloup (il est féministe, technophile, antiraciste, pacifiste, profondément chrétien etc.).
Article au long cour d'Évariste Blanchet sur Guy Mouminoux, considérant comme une clé possible de l'œuvre le cas du (très jeune) combattant sur le front de l'Est sous l'uniforme allemand que fut le soldat Sajer (dans le livre de témoignage signé sous ce pseudonyme en 1967 par Mouminoux, Le Soldat oublié). É. Blanchet montre que les éléments concrets fournis par Sajer ne « collent » pas (exemple des dates) mais sans conclure.
Entretien de Richard Comballot avec Jean Rolin, cinéaste fameux, mais surtout scénariste de Saga de Xam. Autre entretien d'Évariste Blanchet avec Pascal Thomas, célèbre réalisateur mais aussi scénariste de Pravda la survireuse.
Article sur le dessinateur Mat, stakhanoviste de la bande dessinée populaire d'avant et d'après guerre, par Jean-Jacques Lalanne.
Table ronde du SOBD sur le thème « la bande dessinée de fiction est-elle révolue ? », à laquelle participent Jeanne Puchol, Sylvain Insergueix et Manuel Hirtz, donc une autrice, un libraire et un critique.
Analyse de l'album Le Futuriste d'Olivier Cotte et Jules Stromboni (Casterman) par Pierre-Gilles Pellissier, asssumant le choix de l'admiration pour l'œuvre sans préjudice de l'analyse formelle.
Étude sur Cap'tain Swing (Commandante Mark) des studios EsseGesse par Manuel Hirtz, insistant sur les antécédents du personnage par les mêmes auteurs et montrant les lignes de force de la série.
Reproduction d'une correspondance ancienne entre Jean-Paul Jennequin et Évariste Blanchet sur le thème « femmes et féminisme dans la bande dessinée », les points de vue exprimés, en privé et il y a un quart de siècle, éclairant singulièrement le présent.
Critiques des bandes dessinées Le Dernier Sergent I de Fabrice Neaud (Delcourt), et Journal d'un optimiste de Jean Bourguignon (éditions Poil dans la main), et des ouvrages Dans l'ombre du professeur Nimbus d'Antoine Sausverd aux éditions PLG, Angoulême une contre-histoire de Philippe Capart et Nicolas Finet à la 5e Couche, Histoire de la bande dessinée espagnole (sous la direction d'Antonio Altarriba et al.) aux éditions PLG, de la thèse de Pierre-Gilles Pellissier sur la contre-utopie, parue aux éditions Champion. Un numéro de 126 pages plein comme un œuf.

LA BANDE DESSINÉE EN ASIE ORIENTALE : UN ART EN MOUVEMENT
Sous la direction de Julien Bouvard, Norbert Danys et Marie Laureillard
Maisonneuve et Larose/Hémisphères éditions, Collection Asie en perspective, 2024

Actes de deux colloque, en 2020 et 2021
L'ouvrage est divisé en trois parties, styles et esthétique, formes et formats, histoire, politique et société, l'ensemble étant d'un très bon niveau.
Si le type d’érudition déployé ici est connu dans la littérature anglophone (on pense à l’International Journal of Comic Art de John Lent, fondé en 1999), il est rare dans la littérature secondaire francophone, ce qui rend d’autant plus remarquable cet ouvrage, dont on espère qu'il ne restera pas sans suite.
Relevons simplement à titre d'exemple l’étude de Den Hao sur la bande dessinée chinoise durant la Révolution culturelle, étude au croisement de la stripologie, de l’histoire et des études politiques et qui révèle un dessous des cartes puisque l’auteur ne cache pas que les producteurs des Lianhuanhua de propagande, dans une époque d’extrême misère et de grande incertitude, vivent comme des pachas, et, aussi longtemps qu’ils ont la confiance de leurs donneurs d’ordres, sont des abrités.

LA VÉRITABLE HISTOIRE DES ÉDITION DUPUIS
Sous la direction de David Amran & Christelle Pissavy-Yvernault
Dupuis, 2024

Collaboration fructueuse entre spécialiste des ouvrages maison (activité qui n'a rien de répréhensible), bédéphiles et universitaires spécialistes de l'histoire du livre et de l'édition, l’ouvrage fait une belle synthèse de tout ce qui a été publié sur les éditions Dupuis. S'il est bien question ici d'une histoire des éditions Dupuis – et non d'une histoire du journal Spirou, ni d'une histoire du personnage de Spirou (cela a déjà été fait, en deux tomes par les époux Pissavy-Yvernault) –, il va de soi que c'est évidemment la bande dessinée qui occupe l'essentiel de l'ouvrage, même si l'on a des renseignements sur les collections de romans populaires bien-pensants de l'éditeur, la tentative abracadabrante d'aller créer une revue de télé aux États-Unis, pays dont l'éditeur de Marcinelle ignore absolument tout, etc.
La partie consacrée à l’esthétique est particulièrement riche et intéressante et montre comment se combinent les influences stylistiques (l’école américaine étant prépondérante, quoi qu’on ait pu dire à ce sujet), l’intermédialité (le dessin animé entrant dans l’ADN des quatre dessinateurs majeurs), logiques de production (création d’ateliers de fait et autoformation de l’équipe de dessinateurs) et logiques éditoriales (Franquin devenant le « modèle malgré lui » imposé par Dupuis). Si bien sûr le brillant et excentrique Yvan Delporte, rédacteur en chef de l'âge d'or du journal de Spirou reçoit tous les éloges qu'il mérite, l'ouvrage rend aussi hommage à deux hommes : Jean Doisy, premier rédacteur en chef (ou faisant fonction) et Maurice Rosy chef du bureau de dessins, directeur artistique des éditions Dupuis, mais qui n'a jamais cessé d'être l'homme à idées.

PLANÈTE ARÉDIT
Benoît Bonte
PLG/Néofélis, 2024

L’ouvrage dresse un portrait du pittoresque fondateur d’Arédit, devenu directeur d’une maison d’édition un peu par hasard, et décrit le fonctionnement aberrant de cette maison d’édition. En l’absence d’archives (tout a été jeté) le propos s’appuie essentiellement sur l’enquête et sur des réminiscences personnelles.
L’ouvrage éclaire partiellement la bizarrerie des production Arédit des années 1960 et 1970 (remontages, parution aléatoire, sommaires incohérents). D’une part, le patron réagit maladroitement à la persécution du censeur, en l'occurrence de la Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse, créée par la loi du 16 juillet 1949. D’autre part, il envisage son métier comme une activité industrielle, d’où en particulier la présence d’ouvriers ou de petites mains (chargés des retouches et des remontages), ouvriers dont le statut et le destin ne sont pas différents dans l'esprit de M. le Directeur, de celui des ouvriers de la filature voisine.

L’HISTOIRE DE LA BANDE DESSINÉE AU LUXEMBOURG DU XIXE SIÈCLE À NOS JOURS
Lydia Alegria, Claude Kremer, Renaud Chavanne

PLG, 2024

Histoire très détaillée de la bande dessinée au Luxembourg, qui suit en modèle réduit l'histoire de la bande dessinée européenne (influence de Milton Caniff, sur Pierre Bergem, l’un des grands dessinateurs historiques, référence à l’underground américain quand c’est l’époque, influence du manga quand c’est l’époque), avec comme point d’orgue le phénomène Superjhemp dans les années 1980 (un Superdupont luxembourgeois, Jhemp étant l'équivalent en luxembourgeois de Jean-Pierre).

CONFESSIONS D’UN AMATEUR DE BANDE DESSINÉE BELGE
François Rivière
Les Impressions Nouvelles, 2025

Récit touchant d’une passion littéraire et d’une jeunesse passée à se promener en Belgique où l'auteur fréquente familièrement les grands (Hergé, Jacobs).
Allant à l'encontre de suspectes nostalgies, la partie autobiographique sur l’enfance montre à quel point, dans la première moitié des Trente Glorieuses, on était brimé, à quel point la créativité était réprimée – parce que, pour parler sans ambages, de sinistres cons en position d'autorité avaient en quelque sorte un permis d'humilier –, et explique de la part d'un jeune homme littéraire, cette recherche d’oxygène de l’autre côté de la frontière.

CHANTAL MONTELLIER IRRÉDUCTIBLE
Vanina Géré, Camille Debrabant, Camille de Singly (dir.)
Presses du réel, 2024

La préface inscrit explicitement l'ouvrage dans les guerres culturelles (p. 16), ce qui, examen fait, est doublement une mauvaise idée : 1. L'œuvre de Montellier fait partie de l'histoire de la bande dessinée, et les anciennes pages parues dans Révolution feront pour le lecteur suffisamment âgé pour les avoir lues à l'époque l'effet d'une madeleine de Proust, comme le reste (les planches d'Andy Gang dans Ah ! Nana, Les Rêves du fou dans (À Suivre), etc.). 2. Précisément parce qu'elles se placent dans l'optique du grief et du préjudice les préfacières arrivent à desservir leur autrice alors qu'elles veulent la flatter (elle figure dans de nombreux ouvrages généralistes d’histoire de la BD ainsi que des ouvrages spécialisés (p. 8) ; certes ; Dino Attanasio aussi), tout en multipliant les récriminations suspectes : pourquoi Montellier n'a-t-elle pas obtenu le grand prix d’Angoulême ? (p. 9) ? (Dino Attanasio ne l'a pas eu non plus.) De quel droit continue-t-on à comparer Montellier avec Tardi (p. 9), ce type de comparaison se faisant toujours « au détriment des femmes considérées comme influencées, jamais influençantes » (peut-être parce que le code est similaire ? Par exemple celui des aplats noirs sur les vêtements, avec un liseré blanc qui isole le trait de contour.)
Ceci dit, après ces propos liminaires dont on a peine à dire s'ils sont tout à fait sérieux, on trouve de études de qualité signées Peggy Pierrot, Thierry Groensteen, Vanina Géré, Camille de Singly, Frédéric Wecker.
L'ouvrage présente aussi un intérêt historiographique car il contient des rééditions de critiques anciennes, par exemple de Fac Simile de Lecigne et Tamine (ouvrage consacré au « nouveau réalisme ») et même un inédit (les notes d'un livre jamais fait, sorti de la plume de Philippe Sohet).
L'œuvre de Montellier largement reproduite (y compris sous forme de publication préoriginale en revue, ou sous forme de planches originales) contribue à l’intérêt archivistique. Une documentation sur les expositions consacrées à Montellier (donc sur l'accrochage) double cet intérêt.

Pour finir, le fait que l'éditeur soit canadien permet un décentrement par rapport à la francité de Chantal Montellier. Par exemple on fait référence à Wimmen's Comics, aux tranches de vie de Harvey Pekar, aux traductions anglaises des albums de Montellier.
Au total, l’œuvre de Montellier, quoique engagée, s'avère plus complexe qu’on ne l’a dit, y compris dans son imagerie dénonciatrice de l'oppression (politique, policière, asilaire, etc.). Peggy Pierrot parle avec beaucoup de pertinence de : « contexte de fascination-répulsion pour l’imagerie des totalitarismes » (p. 51).
Reste que le parti pris de la conflictualité culturelle ne pouvait aboutir qu'à des résultats désastreux. Le point d'explosion est atteint avec un article inepte de Valentina Denzel (« “Où sont les femmes ?” Andy gang et le féminisme de Chantal Montellier »). « Dans un premier temps, l'analyse se focalisera sur l'hétéronormativité qui considère les relations hétérosexuelles comme étant “naturelles”, ainsi que sur la blanchité et le féminicide, et dans un second temps sur la bavure policière et l'identité nationale. » « Comme nous l'avons vu, l'univers fictionnel de Montellier est claustrophobe et dystopique, mettant en scène la corruption et la performativité du pouvoir institutionnel qui existe moyennant la domination et l'anéantissement de ses opposante.s et la fixation des rôles genrés dans une hétéronormativité toxique. »

HERGÉ
Thierry Groensteen
Éditions Que sais-je, 2025

Premier Que sais-je consacré à un auteur de bandes dessinées, la courte monographie de Thierry Groensteen est un modèle du genre. L'auteur examine à leur place « le scout, le dessinateur et l’homme ». Il aborde ensuite l'inscription de Hergé dans l’histoire de la bande dessinée, montrant par exemple ce que le grand dessinateur belge doit à Alain Saint-Ogan. (Par contraste, beaucoup de tintinophiles ont une tendance à l'autarcie, soit qu'ils posent implicitement que tout ce qu'on trouve chez Hergé a été inventé par Hergé, soit qu'ils estiment que tout cela tombe du ciel.)
Groensteen se penche sur l’œuvre dans « les ressorts d’un classique », et achève avec « de l’œuvre au mythe », montrant au passage que les polémiques concernant l'attitude de Hergé pendant l'Occupation sont désormais caduques.
Dans la première monographie publiée sur Hergé, Le Monde de Tintin de Pol Vandromme, celui-ci mettait en avant l’aspect comédie humaine balzacienne des aventures de Tintin. C’est également le point de vue de Thierry Groensteen. Les études hergéennes bouclent la boucle.