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OÙ EN EST LA LITTÉRATURE DES PULPS ?
STATION ELEVEN (2014) D'EMILY ST JOHN MANDEL
12 mars. — J’avais deviné en feuilletant Station Eleven (2014) d’Emily St John Mandel que c’était du pulp, et j’ai pris le roman précisément en pensant : « Voyons où en est la littérature de pulp. » Ma perplexité vient de ce que je ne comprends pas où l’autrice veut en venir. J’ai pensé qu’il y avait quelque chose qui m’échappait, que je ne comprenais pas la profondeur de ce roman qui, pulp ou non, présente toutes les caractéristiques formelles de la littérature moderniste, récit progressant en spirale, avec révélations successives. Providentiellement, mon édition est munie à la fin de questions thématiques destinées à animer un groupe de lecture et, comme les questions induisent les réponses, elles m’indiquent que, dans le monde post-épidémique du roman, une troupe ambulante joue Shakespeare parce que la littérature sauvera le monde (littérature comme substitut à la religion). Que s’explique par là même le duel entre la troupe théâtrale et la secte apocalyptique (bonne contre mauvaise religion). Que toute la partie située à l’époque contemporaine – partie qui se lit comme de la romance, et non comme de la science-fiction – sert à démontrer que le prophète de la secte apocalyptique est devenu un fanatique religieux parce que sa mère était une déséquilibrée alcoolique et parce que son père, le grand acteur mondialement connu, ne s’est pas occupé de lui. (La totale incapacité de la romancière à brosser un personnage masculin, du petit garçon au vieillard, rend la démonstration assez peu convaincante.)
Quant à la narration par analepses successives, elle conduit à la révélation que l’actrice ambulante et le prophète, deux personnages qui étaient enfants au moment où la civilisation s’est écroulée, se trouvent connaître par cœur un comic book qui n’existe qu’à deux exemplaires (parce qu’il n’était pas destiné à être publié ; il est le passion project d’un autre personnage). Au moment où le prophète va tuer l’actrice, en lui récitant la bande dessinée, elle en récite instinctivement la suite, ce qui le déconcerte pendant une fraction de seconde, temps suffisant pour que ce soit lui qui se fasse tuer. Cet emprunt au western ou au thriller ne fonctionne pas particulièrement bien sur le plan dramatique. Et cette révélation finale – qui, selon l’inventeur du procédé, Ford Madox Ford, est censée contenir « the psychological significance of the whole » – amène encore un « message » fondamentalement idiot et introduit à l’aide d’un chausse-pied (« tout est lié »). Mais je suppose que les amateurs de ce type de littérature tirent la morale que le passion project – qui par nature relève d’un hobby comme le tricot – aura finalement sauvé une vie, ce qui est également un « message » idiot et introduit à l’aide d’un chausse-pied, mais édifiant.