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PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
CENSURE IMAGIÈRE, TERRORISME, PANIQUE ET PICTORICIDE
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DU TEMPS
Salman Rushdie et les médias
ou
l'autre fatwa28 novembre 2012. — La lecture de Joseph Anton (septembre 2012), les mémoires de Salman Rushdie sur sa clandestinité, me fournit ample matière à réflexion, non tant sur la violence islamique que sur la violence médiatique. Car Rushdie n’a pas moins été victime des médias que de ses coreligionnaires.
Salman Rushdie est coupable, puisqu’il y a des gens qui le cherchent pour le tuer, voilà la terrible logique des médias. Cette conclusion ne découle d’aucune position de principe, elle s’impose par le traitement même de « l’événement ». Les journalistes, en rendant compte de façon apparemment neutre des accusation de blasphème contre Rushdie, valident en réalité ces accusations (il faut nécessairement que l’écrivain ait « fait quelque chose » puisque le monde musulman est en éruption). Lorsqu’ils font état des actions violentes qui sont fomentées contre l’écrivain, les médias établissent de facto une relation de cause à effet entre la publication des Versets sataniques et les menaces contre la vie d’un homme. Les disputes sur le degré de responsabilité de Rushdie aggravent plutôt qu’elles ne mitigent cette fondamentale distorsion, car le fait lui-même de l’offense, présenté comme indubitable, est comme englué dans les gloses. Ceci explique que Rushdie consacre une grande partie des 600 pages de ses mémoires à expliquer qu’il n’a pas travaillé comme un forçat pendant cinq années pour produire une « insulte ».Il est remarquable que la terrible épreuve que vit Rushdie ne l’amène nullement à remettre en cause ses positions idéologiques (mais on peut supposer qu’il se réfugie dans ses croyances — ou dans ses préjugés — comme il se réfugie dans les différentes caches que lui prêtent ses amis, ou qu’il loue avec son propre argent). En dépit des trahisons de ses amis travaillistes (le livre contient quelques beaux portraits de politiciens pharisaïques et opportunistes), en dépit de l’évidence de la menace que représentent pour lui les musulmans britanniques (qui réclament le plus ouvertement du monde sa mise à mort), l’écrivain reste « de gauche » et « multiculturaliste » (ce à quoi sa condition d’écrivain anglo-indien ne l’obligeait nullement — bien au contraire, ai-je envie d’écrire). Rushdie refuse ainsi, au cours d’une soirée mondaine, de serrer la main d’un Enoch Powell gériatrique, au prétexte que ce dernier est « raciste » (Enoch Powell avait prononcé en 1968 le célèbre discours des « rivières de sang », prédisant la violence qui découlerait inévitablement d’une immigration de masse, discours qui mit un terme à ses ambitions politiques). Rushdie a certes droit à ses opinions sur Enoch Powell et sur le multiculturalisme, mais toute la scène, telle qu’elle est décrite par le romancier, frappe par sa tonalité absurde, car le sort de Rushdie semble à tout le moins donner rétrospectivement quelques arguments à Enoch Powell.
Plus curieusement, Rushdie semble peiner à admettre que le monde qu’il a connu a disparu à jamais. Il prétend demeurer, en tant qu’écrivain, une autorité morale, bénéficiant de la liberté de pensée et d’expression — et se faisant simultanément le farouche défenseur de cette liberté. (« He had always written presuming that he had the right to write as he chose, and presuming that it would at the very least be treated as a serious work ; and knowing, too, that countries whose writers could not make such presumptions inevitable slid towards, or had already arrived at, authoritarianism and tyranny. ») Rushdie ne s’est pas rendu compte — ou tout simplement il n’accepte pas le fait — que ce sont désormais les médias qui se sont auto-attribués ce rôle de gardien de la vertu. Un détail est très révélateur à cet égard. Rushdie s’obstine à décrire cette fatale année dans les termes de l’histoire immédiate — 1989, c’est l’année de Tiananmen, de la chute du mur de Berlin, des pourparler de Nelson Mandela avec F. W. de Klerk qui mettront fin à l’apartheid —, qui sont précisément les termes des écrivains de gauche discourant avec grandiloquence, à longueur de congrès, sur les progrès de la liberté, mais qui sont surtout ceux du discours journalistique — et il se trouve que les journalistes se sont débarrassés des écrivains, au cours d’une secrète nuit des longs couteaux. Telle est l’autre fatwa de l’année 1989, celle dont personne n’a parlé, celle dont Joseph Anton ne rend pas compte. Cependant il y a tout à parier que les historiens du futur parleront de la décennie 1990 comme de celle où le pouvoir intellectuel fut définitivement perdu par les « intellectuels ».
Le Rushdie qui s’exprime dans ces mémoires (qui est donc le Rushdie des années 1989 à 2012) réclame véhémentement un droit d’être lu sans intention maligne. Mais précisément, il n’y a plus désormais de lecture qui ne soit maligne, et le droit qui fait en principe l’objet de toutes les sollicitudes est le droit de lire dans une œuvre ce qu’on veut, et de la dénoncer comme offensante pour l’unique raison qu’on a choisi de la considérer comme telle. L’infinie broderie des interprétations, chère à la pensée post-structuraliste, valide par une cruelle ironie la seule lecture des islamistes (qui est, après tout, une lecture possible, même si elle est une lecture à contresens). Rushdie n’apprécie ce changement de paradigme, en Occident même, que sous l’angle de la naïveté coupable, ou de la lâcheté hypocrite, notre travailliste multiculturaliste rejoignant bizarrement sur ce point l’analyse des éditorialistes réactionnaires (« The greatest danger of the growing menace was that good men would commit intellectual suicide and call it peace. Good men would give in to fear and call it respect. »).Joseph Anton est un triste livre. Ses 600 pages dégagent le même ennui mêlé d’amertume que les 3000 jours de clandestinité de Salman Rushdie. Les aperçus philosophiques de cet athée de culture musulmane sont pitoyables. Littérairement, Rushdie abuse du trope post-moderne consistant à tracer des « réseaux de sens » — autrement dit à opérer des associations qui sont, en elles-mêmes, arbitraires et qui ne signifient rien, mais dont l’exploration par la conscience humaine est censée assouvir la soif de signification, et servir de substitut au besoin de transcendance. Mais les associations que nous propose l’écrivain semblent à la fois triviales et forcées. Par exemple, une anecdote familiale au sujet du portrait de sa mère sur lequel on a repeint un autre tableau amène à l’observation que son propre portrait par un ami peintre est lui aussi un palimpseste, puisque le peintre met de la couleur par dessus son dessin à la mine de plomb. Et là-dessus l’auteur ajoute que ledit peintre est mort à la même date que sa mère. Quelques paragraphes plus loin, une aurore boréale à Oslo est associée au prénom Aurora de l’héroïne du Dernier Soupir du Maure.
Ni ces filandreuses correspondances, ni la conception post-moderne du roman comme polyphonie de « discours » ne protègent l’écrivain des aléas d’une lecture littérale, et ses proches se plaignent qu’ils se reconnaissent dans ses romans. Rushdie doit ainsi « expliquer » Le Dernier Soupir du Maure à sa compagne du moment et, étant arrivé au bout de l’« explication », il a l’impression d’avoir appauvri le livre et de s’être appauvri.
Rushdie lui-même use de la littérature de la façon la plus traditionnelle. Son père l’inscrivant dans une public school (Rugby, pas moins !), Salman, qui refait l’expérience d’Anglo-Indiens comme Rudyard Kipling, en se retrouvant dans la verte Angleterre, pays qu’il ne connaît que par les romans, s’identifie immédiatement à un personnage des aventures de Billy Bunter, l’Hindou au langage emberlificoté, Hurree Jamset Ram Singh, « le nabab foncé de Bhanipur ». À l’autre bout de sa vie, la clandestinité l’amène à cohabiter avec des agents de la Special Branch, des agents zéro zéro quelque chose, et la référence à James Bond, pour être implicite, n’en est pas moins évidente.
Ironiquement, le nom même de Rushdie est une sorte de pseudonyme, mais choisi par le père de l’écrivain, dont le véritable nom était imprononçable et trop pesant dans une société indienne où chacun est condamné à porter éternellement le poids du passé. Ce nom de Rushdie fait référence à Averroès (Ibn Rushd), c’est-à-dire au symbole de l’islam éclairé — ce qui ne manque pas de sel, compte tenu du sort que l’islam a fait à Rushdie.
L’homme de lettres Salman Rushdie peut apparaître à la lecture comme un triste sire. Son autosatisfaction et sa tendance au name dropping prennent des proportions telles qu’on croit parfois lire les mémoires de Charlie Chaplin. Non moins impressionnante est son aptitude au ressentiment, et Rushdie semble s’être juré de n’oublier aucune petite lâcheté ni aucune petite offense et on l’imagine dressant ses listes en grommelant : « Celui-là, je le retiens. »
D’un autre côté, les policiers qui protègent Rushdie deviennent ses amis, et ils lui glissent en confidence que d’autres « protégés » (issus de la sphère politique) les traitent carrément en larbins. Les gens de lettres sont fréquemment égocentriques et agaçants, mais du moins ils sont humains et foncièrement égalitaristes. (Un homme de lettres a besoin, pour pouvoir exercer son art, de forger son propre outil. Par conséquent, il apprécie à sa juste valeur toute expertise, en pensant naturellement que l’acquisition de cette expertise a coûté une peine infinie.)Rushdie était un romancier prometteur, adulé et primé, mais encore relativement peu connu au moment où sa tête fut mise à prix— ou, si l’on préfère, cet événement catastrophique est arrivé très tôt dans l’existence de l’écrivain, puisque son second roman, qui assura sa réputation, était vieux de huit ans seulement, le troisième étant paru deux après le second. Le point a son importance, car il montre que la vindicte islamique s’abat à peu près au hasard. On n’est jamais, du point du vue islamique, en présence d’un malheureux écrivain qui n’a rien demandé à personne. C’est forcément, aux yeux de l’oumma, l’Occident, l’Amérique, ou encore la chrétienté toute entière, qui attaque l’islam, ou, dans le cas de Rushdie, un musulman apostat qui proclame avec cynisme son apostasie, insultant un milliard de croyants.
Et semblablement, l’objet du délit n’est jamais un simple roman, ou n’importe quel autre ouvrage de l’esprit. Rushdie écrit, avec beaucoup d’à-propos : « Here was the first proposition of the assault : that anyone who wrote a book with the word “satanic“ in the title must be satanic too. » Et plus loin : « This imaginary novel was the one against which the rage of Islam would be directed, and after that few people wished to talk about the real book. »
Rushdie n’a rien fait de condamnable au regard d’aucune norme existante ou restant à inventer, car aucune norme existante ou simplement imaginable n’interdit d’écrire un roman appartenant au courant du réalisme fantastique, dont la prémisse est que deux Indiens qui se trouvent à bord d’un avion détourné qui explose en vol atterrissent sur terre indemnes. Mais les islamistes de la mosquée de Bradford — qui sont les véritables déclencheurs de l’affaire Rushdie car en brûlant publiquement son roman, il avaient attiré sur lui l’attention des Iraniens — n’avaient pas lu Les Versets sataniques. La seule chose qu’ils en connaissaient était le titre, et il suffit que ce titre parût « blasphématoire » à leurs oreilles anti-littéraires pour que l’auteur devînt Satan Rushdie — un blasphémateur si virulent que l’oumma toute entière était appelée à le tuer.
Il y a là une leçon pour tous les bien-pensants occidentaux dont les islamistes ont l’oreille : ce que réclament les musulmans à travers l’établissement d’un norme réprimant le « blasphème » contre l’islam ou ses symboles est la tolérance de leur propre violence et la validation de leur propre arbitraire. Il s’agit de soumettre l’Occident à la norme islamique de peur généralisée, qui fait qu’on n’aborde qu’avec force courbettes et précautions tout ce qui touche à l’ordre religieux et à l’ordre social — et qui rend précisément les sociétés musulmanes irréformables.
Quand à la « liberté d’expression », norme que les médias occidentaux invoquent avec grandiloquence (ce qui ne les empêche nullement d’accabler Rushdie !) et que les musulmans ont tôt fait de réinterpréter en « liberté d’insulter », elle a bon dos dans la circonstance. Rushdie note qu’elle fournit une ligne de défense des plus faibles. (« The attack was very specific, yet the defense was often a general one, resting on the mighty principle of freedom of speech. ») De toute façon, Salman Rushdie n’a pas souffert de restriction à sa liberté d’expression, puisqu’il a continué à publier. (Ce qui lui arrive de plus grave, et qui motive des dizaines de pages de lamentations dans son livre, est le fait que Penguin, cédant aux menaces, refuse de sortir l’édition de poche des Versets sataniques.) Rushdie n’est pas un dissident soviétique à qui la bureaucratie a refusé la publication de son dernier livre. Il est un citoyen d’un pays démocratique, obligé de vivre caché car il est condamné à mort par un totalitarisme politico-religieux installé au cœur de nos sociétés occidentales, et que nos gouvernements amis du Désastre répugnent à mettre hors d’état de nuire parce que les médias complices agitent sous leur nez leur vieille marotte usée du « racisme ».
Comme pour justifier les pires craintes des athées sur une coupable connivence des religions, Rushdie soutient que le pape condamne lui aussi Les Versets sataniques. Je n’ai retrouvé nulle trace d’une telle condamnation, et d’autre part les déclarations de la Secrétairerie d’État du Saint-Siège sont notoirement hermétiques. (Il est certain par contre que les Iraniens ont eu l’incroyable toupet de demander au pape, via leur ambassade, qu’il condamne le livre de Rushdie.) — Mais un ou plusieurs prélats eussent-ils exprimé un soutien mitigé à la position iranienne, il resterait, comme le fait très pertinemment observer Rushdie, que les chrétiens sont structurés par le couple péché-pénitence, alors que les musulmans le sont par le couple honneur-affront. Un représentant de l’Église — ou même un simple fidèle — peut éventuellement faire preuve de naïveté, en croyant que Rushdie a fait quelque chose de mal, et en s’imaginant, par un raisonnement de « bon catholique », que s’il demande et obtient son pardon, selon les rite de sa propre religion, tout rentrera dans l’ordre. Les catholiques — et les chrétiens en général — doivent par conséquent apprendre eux aussi une leçon douloureuse qui est que les choses ne marchent pas ainsi dans l’islam, que l’accusation de blasphème, quand elle est lancée par un musulman, signifie l’intention meurtrière et l’auto-glorification de cette intention. Dans l’islam, le prétendu blasphémateur est toujours la victime, qu’il soit une petite fille afghane dont le crime est d’aller à l’école, ou un romancier anglo-indien.
Pour quoi Rushdie s’est-il battu, pendant les dix ans de sa clandestinité ? Quels étaient ses propres « buts de guerre » dans cette guerre menée contre lui par ses coreligionnaires ? La liste que fournit l’écrivain peut étonner. Selon sa propre appréciation, Rushdie a défendu d’abord l’art du roman, et au-delà, la liberté de l’imagination, la liberté d’expression et la liberté d’aller et de venir. (« The art of the novel, and beyond that, the freedom of the imagination and the overwhelming, overarching issue of freedom of speech, and the right of human beings to walk down the streets of their own countries without fear. ») La première réponse témoigne de la bonne foi et de l’intégrité de Salman Rushdie qui, encore une fois, n’a rien fait, n’est coupable de rien, qui écrit des romans parce qu’il se trouve être un romancier, mais qui découvre chemin faisant que le fait d’écrire des romans est désormais un acte de résistance. Mais la dernière réponse de la liste n’est pas la moins intéressante. Obligé de se cacher pour sa propre sécurité, Rushdie était bien placé pour se rendre compte que la « rage de l’Islam » ne menaçait pas simplement sa « liberté d’expression », mais d’abord sa liberté tout court, celle de se déplacer et d’apparaître au grand jour, — et avant cela, sa vie. Il est bon de rappeler que les occidentaux qui ont trouvé de bonnes raisons, ou de bonnes excuses, à la vindicte musulmane cherchaient des justifications à des meurtriers.
À cet égard, rien ne sépare l’affaire Rushdie de n’importe quelle autre affaire de violence islamique dirigée contre des « déviants ». On peut utilement comparer la liste de grandes causes de Rushdie à celle de Malala, l’écolière afghane de la vallée de Swat, mitraillée par les talibans en octobre 2012 et qui survécut par miracle. (L’affaire Rushdie et l’affaire Malala se ressemblent plus qu’il n’y paraît. Opérée dans un hôpital britannique, Malala faillit trouver la mort dans son lit de convalescente : des islamistes britanniques tentèrent de s’introduire dans sa chambre en se faisant passer pour des membres de sa famille. Malala, qui doit la vie aux chirurgiens anglais, se retrouve donc exactement dans la position de Rushdie : elle est menacée de mort, en Angleterre, par des musulmans qui détiennent la nationalité britannique.) D’après son père, Malala « prie pour sa santé et soutient la grande cause de la paix, de l'éducation, de la liberté de pensée et de la liberté d'expression » (AFP, 9 novembre 2012). À ma connaissance, il ne s’est trouvé personne dans le camp occidental pour tenter de justifier ou d’excuser l’attaque contre Malala, ce qui est plutôt rassurant. Mais a contrario, qu’on ait pu supposer que lorsque la cible était un romancier, plutôt qu’une écolière, lorsque le fait délictueux était le fait d’écrire plutôt que le fait d’apprendre à écrire, alors le contrevenant était responsable — à un degré qui restait à déterminer — de ce qui lui arrivait, en dit long sur l’arbitraire du pouvoir médiatique et sur les postulats implicites du discours médiatique.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DU TEMPS
Le film Innocence of Muslims et les caricatures de Charlie30 septembre 2012. — Comme j’ai exprimé ici même mon peu d’estime pour Charlie Hebdo, coupable à mes yeux du seul crime impardonnable pour un journal satirique, qui est d’être un journal bien-pensant, je suis fort aise de noter les récents progrès de l’hebdomadaire. Les dessins du prophète publiés le 19 septembre sont réellement dans la veine « le pape enculant une taupe », pour reprendre le langage de Charb, et par conséquent réellement outrageants pour Mahomet, même s’ils ne font — la nuance est essentielle — que paraphraser les images du film Innocence of Muslims.
Il était temps ! Charlie procède, avec ces nouvelles caricatures, à un aggiornamento tardif. L’hebdomadaire s’était contenté en 2006 de reproduire les caricatures danoises en les accompagnant d’une couverture de Cabu montrant un gentil prophète dépassé par ses intégristes, puis, en novembre 2011, de montrer un Mahomet tout aussi gentil et rigolo, devenu rédacteur en chef de Charia Hebdo. Désormais, presque un an après le numéro de novembre 2011, le prophète a droit au même traitement érotico-scatologique que les figures de la religion chrétienne. Le fait que le journal a été incendié en novembre 2011 et que ses journalistes vivent désormais sous protection policière explique peut-être la fin de la curieuse mansuétude dont l’islam bénéficiait auprès de la rédaction.
Ma satisfaction de constater qu’un journal anticlérical fait enfin son travail en ce qui concerne le culte musulman est tempérée par la lecture des réactions aux deux affaires de l’heure, la diffusion de la bande annonce du film Innocence of Muslims et la publication des caricatures de Charlie.
Qu’est-ce qui a changé dans les esprits depuis l’affaire danoise de 2005-2006 ? La réponse est : Rien, hélas. Les mêmes analyses rencontrent la même popularité sans que personne ne soit apparemment capable de réviser des catégories conceptuelles manifestement inadéquates. Les mêmes oppositions fausses produisent les mêmes débats truqués dans l’ensemble des médias, et empêchent tout appréciation saine de la situation.
On pourrait regrouper les erreurs les plus courantes sous quatre intitulés.1. La fallacie de la provocation ou : comment outrager au moyen d’un film qui n’existe pas ?
Le film Innocence of Muslims, et les caricatures de Charlie, ont été interprétés par les cercles médiatiques et politiques sous l’angle de la provocation, autrement dit à partir du postulat d’un lien de causalité direct entre infraction imagière et violences musulmanes. Or ce lien de causalité n’existe tout simplement pas. Les infractions imagières sont tout au plus des prétextes aux violences musulmanes — mais les émeutiers n’ont guère besoin de prétextes, puisque le mécanisme de la persécution fonctionne sur le mode de la rumeur, et qu’une simple allégation (d’avoir touché le Coran, ce qui est interdit aux non-musulmans sous peine de mort, d’avoir allumé le feu avec des pages d’un vieux manuel d’initiation religieuse, d’avoir voulu réparer une église, ce qui est également interdit en islam sous peine de mort, etc.) suffit à déclencher le massacre et l’incendie.
Ce postulat du lien causal n’a pas d’autre fonction que de dédouaner les musulmans, qui ne sont plus responsables de leur propre violence. Ce point a été illustrée jusqu’à l’absurde par Christine Boutin, présidente du parti Chrétien démocrate, qui affirma le 21 septembre vouloir déposer plainte contre les caricatures de Charlie, pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Bref, si on tue des chrétiens en terre d’islam, les responsables seront... les dessinateurs de Charlie.
Pour ce qui touche le film Innocence of Muslims, il semble que les médias justiciers ait perdu le sel de la plaisanterie. En l’espèce, l’objet du délit — le film — n’existe pas, de toute évidence, seule existant — mais on a envie d’écrire : existant à peine — la prétendue bande annonce sur YouTube, dont le stupéfiant amateurisme a été relevé par tous. Le titre Innocence of Muslims contient donc à la fois l’aveu et l’explication de la mystification. Les fanatiques sont tellement naïfs qu’il suffit d’agiter l’idée d’un film qui 1. moquerait le prophète, 2. serait réalisé en Amérique et 3. serait financé par des Israéliens, pour que tout explose, qu’on incendie les représentations diplomatiques, qu’on tue l’ambassadeur américain à Benghazi et que les jeunes musulmans français lancent des émeutes insurrectionnelles en plein Paris, un Paris qui, par bonheur grouillait d’agents, car c’était la journée du patrimoine, de sorte que les intrépides fedayin furent emmenés au poste sans avoir eu la moindre chance d’incendier ni l’ambassade des États-Unis ni le ministère de l’Intérieur. Bref, les humoristes d’Innocence of Islam ont parfaitement démontré ce qu’ils voulaient démontrer (je paraphrase) : les musulmans sont des fous furieux, malades de haine, qui se livrent à l’émeute au moindre prétexte.
Il faut prévoir du reste une seconde vague de violence. Pour le moment, tous les médias s’alignent sur la position islamique : un film islamophobe circule sur internet, ce film a déclenché des représailles dans le monde musulman. Cependant les auteurs du film devraient finir, en toute logique, par révéler la supercherie, et par déclarer (je paraphrase à nouveau) qu’il n’y a pas de film, que c’était une blague, que les musulmans sont décidément extraordinairement bêtes et que leur violence s’assimile à une folie meurtrière. Renvoyés à cette image peu flatteuse d’eux-mêmes, les musulmans réagiront, c’est prévisible, avec une rage décuplée. Et — preuve que leur analyse est déplorablement inadéquate — nos médias seront à ce moment très embarrassés pour expliquer ce qui se passe. (« La nouvelle que le film qui a embrasé le monde musulman n’existe pas embrase le monde musulman » ?)2. La fallacie du conflit de normes : droit au respect vs liberté d’expression
Si la condamnation du hoax américain fut unanime, la couverture par Charlie de l’affaire Innocence of Muslims fut accueillie plutôt favorablement par les médias français, qui soutinrent que le journal défendait « la liberté d’expression » contre une norme supposée rétrograde, celle du « blasphème ». À quoi j’objecterai que la liberté d’expression n’a jamais été en France la norme suprême qu’elle peut être aux États-Unis, garante de tout l’édifice démocratique (en France, on pénalise le racisme, l’antisémitisme, le négationnisme, etc., et les musulmans ne se font pas faute de rappeler qu’on pourrait après tout pénaliser aussi l’offense au prophète). Il y a donc ici importation de catégories étrangères au débat.
Mais surtout, le prétendu conflit de normes est parfaitement fallacieux. Je suis las à présent de répéter que les limites à la liberté d’expression, en droit français, sont, de la part de celui qui s’exprime, l’injure et la diffamation, l’incitation à la haine, etc. Les limites à la liberté d’expression ne sont pas l’incendie des locaux d’un journal au moyen d’un bombe, ni l’assassinat d’un dessinateur. La présence sur notre sol d’assassins musulmans (on a arrêté le 22 septembre à Toulon un monsieur qui voulait décapiter le directeur de Charlie Hebdo) et l’obligation pour nos dessinateurs de vivre sous protection policière contreviennent à l’ensemble de nos libertés fondamentales — à commencer par la liberté d’aller et de venir, ou tout bêtement le droit à la vie et à l’intégrité — et on se demande bien pourquoi les médias parlent de la seule liberté d’expression, sinon pour la mettre en balance avec la norme « opposée », celle du prétendu « droit au respect », qui, elle, n’existe tout simplement pas en droit français, ce qui clôt la discussion.
Se basant sur cette distinction absurde, Jean Baubérot, titulaire de la chaire d'« Histoire et sociologie de la laïcité » à l‘École pratique des hautes études, écrit inévitablement des choses encore plus fausses (interview dans Le Nouvel Observateur en ligne, 20 septembre 2012) : « Dans une démocratie, chaque citoyen doit être libre et responsable. Ce n'est pas l'attitude adoptée par Charlie Hebdo : ce journal est intégriste à sa manière, puisque sa cause, la liberté d'expression, est sacralisée de façon gratuite. Outre le fait qu'il n'a là aucun talent et aucune inventivité, sa démarche vise essentiellement le profit, le buzz. Plus grave : ces caricatures dégradent les conditions du débat public car la manière dont Charlie Hebdo défend la liberté d'expression nuit à la liberté de penser. » Outre le fait que M. Baubérot n’a aucune compétence pour juger du talent ou de l’inventivité de caricaturistes (il est historien, et non historien de l’art), on peut objecter que Charlie Hebdo ne sacralise rien du tout. C’est un journal anticlérical, ce qui est son droit le plus strict. L’hebdomadaire a enfin résolu ses propres contradictions et s’en prend avec la même méchanceté aux trois monothéismes, ce dont il faut se féliciter.3. La fallacie du coup bas contre un adversaire désarmé
Face aux dessins de Charlie, nombre d’intellectuels n’ont pas laissé de crier au coup bas contre un adversaire désarmé — un argument bizarre compte tenu du fait que l’adversaire en question utilise les armes de l’émeute et du terrorisme, et qu’il est donc tout sauf désarmé. Pascal Boniface (IEP, IRIS) écrit dans Le Nouvel Observateur en ligne (relevé le 21 septembre) : « Charlie Hebdo est multi-récidiviste contre les musulmans. En 2006, il avait publié les caricatures danoises de Mahomet. En 2011, sortit un numéro spécial Charia Hebdo, suivi d'un attentat contre leurs locaux. Cela leur avait permis de se faire inviter au Festival de Cannes et à l'Elysée, summum de la dissidence. » Trois numéros en sept ans, voilà une définition ultra-extensive de la multi-récidive. Le chercheur ajoute : « Si Charlie Hebdo est à nouveau pris à partie, il pourra se délecter de dire : "On vous avait prévenu que c'était des fous". C'est un cercle vicieux qu'il ne faut surtout pas entretenir. Le pire service à rendre à ce journal [sic pour le pire service à rendre à l’islam ? le meilleur service à rendre à ce journal ?] serait qu'un acte violent soit commis contre lui. Il faut donc opter pour la critique politique. » Ici, outre la fallacie du coup bas contre un adversaire désarmé, on trouve une version extrême de la fallacie du lien de causalité direct entre infraction imagière et violence musulmane, Boniface allant jusqu’à suggérer que Charlie souhaite être la cible d’attentats (ou que ses dessinateurs souhaitent d’être assassinés). Enfin, le chercheur conclut : « Il faut faire tomber les masques et dire que Charlie Hebdo est devenu journal populiste et non plus libertaire. Il n'y a rien de courageux à taper sur les musulmans en France à notre époque. L'argument mis en avant par la rédaction est celui de la liberté d'expression, l'objectif réel est de relancer les ventes en baisse du journal, en faisant des coups réguliers contre les musulmans. » On peut noter que Boniface ignore lui aussi, ou feint d’ignorer, la nature du journal, qui n’est nullement un journal libertaire (c’est, tout au contraire, un journal bien-pensant, multiculturaliste, sans-papiériste, sans-frontiériste, etc.), mais qui est bel et bien, je le répète encore, un journal anticlérical. Un journal anticlérical qui jusqu’à présent retenait ses coups contre le culte musulman, vraisemblablement par bien-pensance (pour ne pas « stigmatiser »).
Abdennour Bidar (Le Monde, 21 septembre), quoique certainement animé des meilleures intentions du monde, se trompe complètement lui aussi lorsqu’il pose que « au lieu d’aider le monde musulman à sortir la tête de l'eau profonde de son obscurantisme en l'exhortant ainsi à penser, à se repenser, en l’invitant à le faire pour lui et pour nous, l'Occident préfère la plupart du temps jouer à se faire peur avec l'islam. Quelle puérilité ! Quelle inconséquence ! » L’alternative proposée ici est complètement illusoire. En effet, « aider l’islam à sortir de son blocage », du point de vue musulman, c’est critiquer l’islam. Or l’islam n’admet aucune critique, ce que reconnaît notre philosophe (« Oui, l'islam est allergique à la critique, oui, il est à peu près incapable d'autodérision... Mais tout ça, on le sait déjà. ») Que demande alors Bidar ? Certainement qu’on fasse des nœuds dans sa langue, comme il le fait lui-même, en aidant à « penser », à « repenser », à « problématiser », en se gardant bien sûr « d’essentialiser », et en n’oubliant surtout pas de flatter à chaque phrase l’islam et les musulmans. À quoi on est tenté de répondre : « Nous avons essayé, voyez où cela nous a menés. »4. La fallacie des crimes mentaux
Ni les auteurs du hoax Innocence of Muslims ni les dessinateurs de Charlie n’ont enfreint aucune loi. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’Organisation de la coopération islamique (OCI), autrement dit l’internationale musulmane, fait des pieds et des mains à l’ONU précisément pour que de telles lois sanctuarisant l’islam et ses symboles soient votées. Comme l’argument principal des lobbyistes consiste à faire valoir que, en l’absence de telles lois, les foules musulmanes se livrent au moindre prétexte à l’émeute et au pillage (alors que si de telles lois existaient, on pourrait naturellement pendre les contrevenants en toute légalité), on peut supposer que leur cause ne progressera guère, ni dans les instances internationales, ni au niveau des États. Dans ces conditions, débattre sur l’opportunité de diffuser ou de publier des images visant le prophète, ou sur les arrières-pensées des auteurs de telles images, c’est déjà succomber à des tentations anti-démocratiques. Il faut laisser en paix les coptes réfugiés aux États-Unis qui se sont aimablement payés la fiole de leurs persécuteurs musulmans, ce dont on ne saurait les blâmer, il faut laisser tranquilles les caricaturistes anticléricaux qui s’en prennent enfin — ce n’est pas trop tôt ! — aux trois calottes (chrétienne, juive et musulmane), non parce qu’ils défendraient, les uns et les autres, on ne sait quelle norme intangible contre on ne sait quel danger, mais parce qu’ils n’ont rien fait (et couvrir ce rien d’un grandiloquent « droit à la liberté d’expression », c’est déjà, dans le monde à l’envers des médias, supposer que ce rien n’est pas si innocent que cela).
Les auteurs du hoax filmique et les caricaturistes de Charlie n’ont rien commis d’illégal, ni même d’immoral, et en tout état de cause ils n’ont commis, contrairement à ce que chante l’intégralité des médias, aucun acte « antimusulman » ou « islamophobe ». Mais on retrouve ici le principe d’équivalence morale qui a été popularisé il y a bien longtemps par une certaine gauche : en face des crimes bien réels des dictatures amies, il s’agissait de monter en épingle des crimes mentaux. De la même façon, aujourd’hui, le fait qu’au Nigéria les bombes humaines musulmanes fassent sauter une église tous les dimanches à l’heure de la messe est expédié par l’ensemble de la presse en trois lignes et ne saurait constituer un acte « antichrétien » ou « christianophobe ». Tandis que de pauvres images qui se situent strictement dans le commerce des idées (car émettre des réserves sur des croyances religieuses, c’est encore, jusqu’à nouvel ordre, un élément du débat philosophique) constituent nécessairement des actes « antimusulmans » ou « islamophobes », pour la seule raison que les musulmans les déclarent telles.
Cette hypocrisie des médias devrait être fermement dénoncée, mais elle ne peut l’être par définition que sur les médias alternatifs ou bien de façon semi-clandestine. C’est ce qui explique que telle modeste contribution postée par un internaute à la suite d’un article du Monde ou du Figaro en ligne apparaît souvent bien plus raisonnable que la prose du journaliste qu’elle commente.
Quant aux foules musulmanes, incendiaires et meurtrières, qui brûlent des ambassades, des franchises de restauration rapide ou des cinémas, ou aux individus de confession musulmane qui complotent la décapitation des dessinateurs, il faut leur dire ce que disait ce juge anglais de l’Old Bailey à ce jeune terroriste issu d’une illustre famille pakistanaise, qui voulait faire sauter Buckingham Palace et le métro de Londres : You have brought very great shame upon yourself, your family and your religion.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DU TEMPS
Une condamnation pour la diffusion du dessin animé Persepolis3 mai 2012. — Je n’ai jamais vu le dessin animé Persepolis (2007), de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, alias Winshluss. J’ai lu la bande dessinée originale de Marjane Satrapi, que je trouve sans grand intérêt. Mais les temps sont révolus où l’on pouvait se contenter de porter sur les récits dessinés un jugement d’ordre esthétique. Violences et persécutions visent nos pauvres petites images, à la faveur des révolutions islamiques qui engloutissent le Proche-Orient et le Maghreb. En cette journée mondiale de la liberté de la presse, Nabil Karoui, directeur de la chaîne tunisienne Nessma TV, a été condamné à une amende de 2400 dinars (environ 1200 euros) pour avoir diffusé Persepolis le 9 octobre 2011. Le procès avait été reporté deux fois, non pour des complications de procédures, mais tout simplement parce que la foule des émeutiers menaçait de mettre à mort le contrevenant. Après la diffusion du film, le siège de la télévision avait été incendié, la maison de Karoui avait été mise à sac, sa famille molestée.
On reproche à Karoui (et donc à Satrapi et à Paronnaud) d’avoir montré la figure d’Allah, ce qui est interdit dans la version de l’islam, pétrolifère et satellitaire, qui est imposée à coup de bombes et à coup de milliards par toute la terre. Comme toujours dans ces sortes d’affaires, l’accusation elle-même ne tient pas, et serait-on le plus fanatique des iconoclastes. Au début de Persepolis, la petite Marji invente sa propre religion, et elle s’entretient nocturnement avec un vieillard à barbe blanche, qui est donc le Dieu que peut fantasmer une petite fille.
On cernera assez bien je crois l’esprit des temps nouveaux en paraphrasant une sentence gauchiste : si tu ne t’occupes pas de théologie, la théologie s’occupera de toi. Dans la chrétienté, c’est le second concile de Nicée (787) qui a réglé la question de la représentation du divin, après la querelle des iconoclastes :
« Nous décidons que les saintes images, soit de couleur, soit de pièces de rapport, ou de quelque autre matière convenable, doivent être exposées, comme la figure de la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ, tant dans les églises, sur les vases et les habits sacrés, sur les murailles et les planches, que dans les maisons et dans les chemins : c'est à savoir l'image de Jésus-Christ, de sa sainte mère, des anges et de tous les saints ; car plus on les voit souvent dans leurs images, plus ceux qui les regardent sont excités au souvenir et à l'affection des originaux. On doit rendre à ces images le salut et l'adoration d'honneur, non la véritable latrie que demande notre foi, et qui ne convient qu'à la nature divine. Mais on approchera de ces images l'encens et le luminaire, comme on en use à l'égard de la croix, des Évangiles et des autres choses sacrées ; le tout suivant la pieuse coutume des anciens : car l'honneur de l'image passe à l'original ; et celui qui adore l'image adore le sujet qu'elle représente. Telle est la doctrine des saints Pères, et la tradition de l'Église catholique, répandue partout. Nous suivons ainsi le précepte de saint Paul, en retenant les traditions que nous avons reçues. Ceux donc qui osent penser ou enseigner autrement ; qui abolissent, comme les hérétiques, les traditions de l'Église; qui introduisent des nouveautés, qui ôtent quelque chose de ce que l'on conserve dans l'église, l'Évangile, la croix, les images, ou les reliques des saints martyrs ; qui profanent les vases sacrés, ou les vénérables monastères : nous ordonnons qu'ils soient déposés, s'ils sont évêques ou clercs ; et excommuniés, s'ils sont moines ou laïque. » (Concile de Nicée II. Septième session.)
Cependant la figuration de Dieu le père sous la forme d’un vieillard à barbe blanche ne s’est répandue en Occident qu’à partir du XIIe siècle. On a toujours pris garde naturellement à ce que l’image ne soit pas confondue avec l’original. Le concile de Trente adresse ainsi cette mise en garde : « Si quelquefois on représente en images les histoires que raconte la sainte Écriture, ce qui peut être utile pour une masse peu instruite, on enseignera au peuple qu’elles ne représentent pas pour autant la divinité, comme si on pouvait la percevoir des yeux du corps ou l’exprimer par des couleurs et des formes. » (« Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les images saintes », concile de Trente, les 3 et 4 décembre 1563.)
L’islam wahhabite ne connaît rien de tel. Dans sa violence simplificatrice, il proscrit strictement toute représentation du divin, et le contrevenant encourt la peine capitale.
Ce qui me consterne dans l’affaire Karoui est la complaisance, pour ne pas dire l’aveuglement, de nos médias. Le journaliste de France Culture parlait à midi d’un verdict mitigé. Ainsi, quand le « blasphémateur » échappe à la torture et à la mort, quand on ne le jette pas au fond d’un cul-de-basse-fosse, nos commentateurs concluent qu’on est dans la clémence et augurent au mieux du succès de la révolution tunisienne. La date choisie pour le procès devient même, compte tenu de la légèreté de la sentence, un symbole par lequel le nouveau pouvoir tunisien afficherait son respect pour la « liberté d’expression » (Le Monde.) Curieuse clémence qui condamne un innocent pour « trouble à l’ordre public », autrement dit pour avoir attiré sur lui la colère des émeutiers, et pour « atteinte aux bonnes mœurs », autrement dit pour avoir diffusé une image que lesdits émeutiers ont discrétionnairement jugée offensante. Quant à la « liberté d’expression », ce concept n’a tout simplement pas cours en terre d’islam, et Karoui a été le premier à rappeler que sa télévision disposait d’un service de censure qui coupait toute scène pouvant être jugée choquante (propos réitérés hier, 2 mai, sur Slate Afrique). En dissertant sur la « liberté d’expression » comme si elle existait, ou du moins comme si la question de son existence se posait (comme s’il était envisageable par exemple qu’un directeur de journal, qu’un directeur de chaîne pût décider, à propos d’une image potentiellement litigieuse, qu’on la passerait « quand même »), nos médias ne font que prolonger la fiction du « printemps arabe », du prétendu mouvement démocratique, qui serait seulement menacé par ses extrémistes.
Que nos journalistes et nos experts aient pris le parti de l’islamisme, désormais paré de toutes les vertus par la simple adjonction du qualificatif « modéré », c’est infiniment regrettable, mais après tout l’histoire les jugera — et les jugera, je crois, très sévèrement. Je veux croire, pour ma part, que nos publicistes ne sont que niais, qu’ils s’illusionnent parce que, fanatisés dans la sainte doctrine diversitaire, ils succombent à un paralogisme : les révolutions arabes sont nécessairement démocratiques, puisque penser qu’elles ne le seraient pas, ce serait être « raciste » ou « islamophobe ».
Reste que nos jocrisses donnent une impression très fâcheuse, parce qu’on pourrait croire qu’ils parlent pour eux-mêmes, qu’ils envisagent une situation — qui, après tout, n’est pas inconcevable — dans laquelle ils seraient amenés à expliquer en faisant la grosse voix que, en Europe même, tel écrivain, tel dessinateur, tel réalisateur « s’en est pris à l’islam » (traduire : est la proie des islamistes) et qu’il peut s’estimer heureux d’en être quitte pour un tabassage en règle suivi d’une condamnation pour « trouble à l’ordre public ».
Du reste, qu’ils soient naïfs ou complices, nos journalistes sont coupables d’une chose bien plus grave que l’empressement ou que la servilité envers des régimes criminels. Ils nous convertissent à un mode de pensée qui nous est profondément étranger. Ils nous accoutument à l’idée qu’on peut risquer sa vie ou sa liberté parce qu’on a dessiné rien — une barbe blanche, un ours en peluche, une tasse de thé —, et que celui qui est ainsi menacé est forcément coupable, qu’il ne saurait en être autrement, puisqu’il y a des gens qui le cherchent pour le tuer.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Le Fernandel nouveau est arrivé
30 mars 2012. — « La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel », avertit Mme Houria Bouteldja [sur son site des Indigènes de la République, le 19 septembre 2009], au détour d’une diatribe antisémite dirigée contre Mme Elisabeth Badinter. Les hoquets de mépris de Mme Bouteldja font un accompagnement rythmé, à défaut d’être très mélodieux, à des fantasmes de viol : la masse afro-musulmane (que Mme Bouteldja, dans son délire paranoïaque, évalue au sixième de la population française) « africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise » la France, « jadis blanche et immaculée » (ah ! l’imaginaire ethno-racial sur le viol comme souillure et comme arme de guerre), — et qui est décrite aussi comme « fille aînée de l’Église », au cas où l’on n’eût pas repéré le fantasme islamiste de l’esclave chrétienne, de la chrétienne tombée en captivité chez les mahométans, violée et engrossée par son maître mahométan.
Si je ne crois décidément pas à la submersion sous le poids démographique des 10 ou 11 millions d’« arabo-négro-berbères » qui n’existent que dans l’imagination turbide de Mme Bouteldja, j'accorde volontiers à cette dame que la France ne sera plus jamais celle de Fernandel. De fait, le Fernandel nouveau est arrivé. Figure chevaline, longues dents, la France entière l’a vu exécuter au volant de la voiture d’un copain, filmé par le même copain, un « rodéo », c’est-à-dire une suite de dérapages poussiéreux, sur un terrain vague devant la mosquée, version suburbaine du « baroud », ou joute guerrière des cavaliers berbères. Et quand il ne fait pas le baroud, notre Fernandel chevauche un scooter, à défaut de pur-sang arabe ou de dromadaire, et s’en va tuer des enfants juifs devant leur école, en leur envoyant une balle dans la tête. Cela aussi est filmé, à l’aide de la caméra que le narcissique fidawi porte sur le sternum. Nous ne verrons ce snuff movie islamiste ni sur la Toile ni même sur la chaîne terroriste Al Jazeera. Mais cette restriction imagière, qu’il a naturellement fallu négocier avec nos patrons musulmans (c’est M. Sarkozy qui a parlementé avec l’émir du Qatar), ne sert de rien. L’image cruciale, celle qui fait monter des bouffées de colère chez les plus rassis et qui entretient l’émulation au meurtre dans la gent assassine, elle a déjà été étalée partout. Mme Bouteldja a raison, la France n’est plus celle de Fernandel. Son nouveau visage, c’est, pour reprendre les mots d’Olivier Rolin dans Le Monde des livres de ce 30 mars, « cette gueule de petit salaud hilare à la une de nos journaux ».
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Charlie Hebdo est du côté du manche
28 mars 2012. — Je ne possède pas d’exemplaire de l’édition du Chicago Tribune du 3 novembre 1948, titrant sur la plus énorme bourde de l’histoire de la presse (« Dewey Defeats Truman »), mais je détiens depuis mercredi 21 mars ce qui doit constituer un second best, la une de Charlie Hebdo sur les frappes terroristes de Toulouse et de Montauban.
« Tuerie antisémite de Toulouse ; c’est un point de détail de la campagne. » C’est monsieur Le Pen qui était ainsi mis en cause. En effet, pour les médias français, il allait de soi que le tueur de Toulouse était nazi, et c’était donc la rhétorique nauséabonde de l’extrême droite qui avait guidé son bras. Malheureusement pour Charlie, le tueur de militaires français et d’enfants juifs se révéla être un musulman, vétéran d’Afghanistan (« Tu tues mes frères, je te tue » déclara-t-il en exécutant un militaire français), et qui assassinait les enfants juifs parce qu’il s’identifiait à la résistance palestinienne et que la résistance palestinienne est, n’en déplaise à M. Stéphane Hessel et à tous les indignés, une entreprise terroriste qui vise à tuer les civils israéliens, à commencer par les femmes et les petits enfants.
Deuxième acte. Quand on lui fit remarquer sur Paris Première, le 23 mars 2012, que Charlie Hebdo était, avec sa fausse accusation contre l’extrême droite, « du côté du manche », Charb, rédacteur en chef de l'hebdomadaire, répondit sans aucune gêne que lorsqu’il était question d’antiracisme, il était en effet « du côté du manche ». Or qu’est-ce qu’un journal satirique qui est « du côté du manche », qui se range au côté du pouvoir et de l’idéologie ? On tient, je crois, un assez bel exemple d’un tel journal avec le Stürmer de Julius Streicher, rempli de désopilantes caricatures antisémites, anti-chrétiennes (les Églises chrétiennes étaient considérées par les nazis comme judaïsées) et anti-« réaction » (c’est-à-dire dirigées contre la droite allemande non-nazie). On peut être un journal satirique et se placer « du côté du manche ». On édite alors le Stürmer.
Troisième acte. Charlie Hebdo parait le plus normalement du monde le mercredi 28 mars, sous une amusante couverture montrant sa tête de turc, Sarkozy, instrumentalisant la mort du terroriste Merah à des fins électorales, et les chroniqueurs de Charlie consacrent une grande partie du numéro à fustiger ceux qui font une récupération politique des meurtres de Toulouse et de Montauban. Parce que la caricature de Charlie attribuant aux amis de Le Pen la « tuerie antisémite de Toulouse », ce n’était pas une récupération politique, peut-être ? Récupération pour récupération, la différence entre Charlie Hebdo et M. Sarkozy, dans l'espèce, c’est que Charlie ment et accuse l’extrême droite quand les coupables sont les islamistes.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Politique spectrale27 mars 2012. — Un spectre hante l’Europe. Il est de type caucasien, il est grand, il a les yeux bleus, un tatouage sur la joue. Sanglé de noir, calme, méthodique, impassible, il distribue la mort. C’est l’ange blond de la mort. Un regard froid, d'une lucidité effrayante. C’est le docteur Mengele, vampire sorti de sa tombe sud-américaine ou, plus vraisemblablement, c’est le nazi de pacotille, tel que l’imagine le cinéma hollywoodien, qui a crevé l’écran et qui vient offusquer le regard de ceux qui ont été témoins des meurtres commis de sang-froid par un monsieur qui, à considérer les choses au grand soleil, et non plus dans la nuit de nos fantasmes, s’avère n’être ni caucasien ni nazi, mais de type nord-africain et de confession musulmane, et qui perpètre ses forfaits au nom de sa religion.
Du reste, que le monsieur soit un islamiste et non un nazi ne change rien à l’affaire. Tous ceux qui avaient attribué le passage à l’acte du tueur en série à l'actuel climat politique, nauséabond et islamophobe, ont, après une brève hésitation, repris... le même discours exactement, en accusant de surcroît les nauséabonds islamophobes de « faire des amalgames ». La preuve que l’islam est en butte au préjugé dans ce pays c’est que, quand un islamiste tue une petite fille de sept ans d’une balle dans la tête après l’avoir traînée par les cheveux, l’indignation du public est extrême.
« Ne pas faire d’amalgame » signifie en théorie « interdiction de confondre musulman et terroriste ». Cela peut à la rigueur se justifier. — Encore qu’on ne voit pas pourquoi les adhérents du mahométisme se verraient octroyer le privilège d’être flattés à chaque moment et en toute circonstance. Le catholique que je suis ne peut avoir une conversation avec un non-croyant sans que celle-ci ne roule, généralement au bout de deux minutes, sur les crimes de l’inquisition et sur la crise des prêtres pédophiles ; nul ne se demande si je suis en butte au préjugé, ni si l’on fait l’amalgame. Je soupire un peu, je lève les yeux au ciel. Je laisse dire.
Enfin admettons. Il ne faut pas faire d’amalgame. Prenons donc exemple sur les autorisés de parole, et voyons comment ils s’y prennent. On commence par se tromper de terroriste. C’est dans l’ordre. Point d’amalgame. Ensuite, on explique que cette bête de proie qu'était Mohamed Merah était un très brave garçon — « un jeune homme très doux, au visage d'archange, au langage policé », a dit son avocat — dont on affiche d’ailleurs le sourire désormais immuable à la une de tous les journaux, sur tous les écrans de télé et sur tous les écrans d’ordinateurs. Pas d’amalgame.
Et comme il ne faut pas faire d’amalgame, les médias ajoutent que tout ce que ce ravissant jeune homme avait à se reprocher, c’était de la conduite sans permis, pour laquelle il avait fait de la taule, ce qui, tout de même, est cher payé, est-ce que les juges, par hasard, ne feraient pas des amalgames ? En réalité, le brave garçon sans histoire, au sourire très doux et au visage d’archange était un psychopathe hyper-délinquant, hyper-récidiviste, hyper-violent, condamné 14 fois pendant sa minorité, attaquant éducateurs et forces de l’ordre, caillassant les bus, et tabassant les petits vieux devant les guichets automatiques des banques pour leur voler leur mois. C’est ce qu’on appelle (pour ne pas stigmatiser) un petit délinquant. Le petit délinquant, c’est bien connu, relève à peine du pénal ; on est à la frontière du droit criminel et de l’assistance sociale.
Bref, à mieux examiner, « ne pas faire d’amalgame » signifie non pas « interdiction de confondre musulman et terroriste », mais « interdiction d’appeler “voyou” un petit voyou musulman ». Et du coup, il se révèle que les pasteurs de l’Église triomphante, qui n’est pas l’Église catholique, mais l’Église de sociologie, — que les journalistes, universitaires, chroniqueurs, philosophes mondains, écrivains à poncifs, etc., qui prêchent la bonne parole — ont le léger défaut d’adhérer à une idéologie qui excuse systématiquement les délinquants. Ce qui, chez les avocats de la défense (il n’est pas accidentel qu’on ait commencé par faire parler l’avocat de Merah), relève de la rhétorique, et vise à obtenir des circonstances atténuantes (une enfance difficile, il regrette, c’est la faute de la société, etc.), constitue dans l'Église de sociologie le fond de la doctrine, et se ramène à une inversion de la culpabilité. J’ai, ailleurs, baptisé cela « morale du perpétrateur » (par opposition à la morale traditionnelle, la « morale de la victime »). Le terroriste est innocent ; les coupables, c’est nous. (« Le criminel n'est jamais responsable de ses actes. Il n'est jamais responsable de rien. Ce sont tous les autres qui sont responsables », a ironisé, non sans droit, Henri Guaino à propos de Merah.) En somme, le terroriste est victime de ses victimes.
Tandis que les médias bien-pensants cédaient à la manie de l'excuse, chaque jour apportait sa révélation et ajoutait surabondamment à ce qui avait semblé la veille le comble de l’ignominie. Le voyou Merah était devenu fou de haine, et était arrivé au terrorisme, simplement parce qu’il lui avait fallu passer à la caisse. À sa majorité, ses sursis étaient tombés suite à un vol de sac à main avec violence. Il avait fait dix-huit mois de cabane. Il n’avait pas pas accepté ce qu’il considérait comme une injustice. (Du reste, les médias en jugeaient là-dessus comme Merah.) Merah était le fils d’un trafiquant de drogue, deux fois condamné et qui avait purgé cinq ans. Et le plus beau : le père du terroriste, qui était retourné en Algérie, annonça qu’il portait plainte contre la France, coupable d’avoir tué son fils. Les terroristes, à ses yeux, c’étaient les policiers. (Et justement, les médias se demandaient s'il n'y avait pas moyen pour eux, façon de reprendre la main, de requalifier en bavure policière la mort de Merah.)
En somme, les bien-pensants se découvrent en fâcheuse posture. Il est aujourd'hui absolument évident aux yeux d'absolument tout le monde que la brigade du politiquement correct fausse la balance, qu'elle excuse systématiquement la violence islamique, quitte à accuser systématiquement les honnêtes gens. Encore une fois, dans cette affaire de tueur en série, on a commencé par nous expliquer qu'un nazi tuait les enfants juifs, puis on a concédé à regret que c'était un islamiste, mais dans les deux cas, on a bien insisté sur le fait que nous étions, nous, les responsables de cette horreur, parce que nous avions fait s'effondrer toutes les lois morales en abordant le sujet du halal, c'est-à-dire en demandant, non certes qu'on mît fin à la vivisection dans nos abattoirs (nous ne l'eussions pas osé), mais en priant qu'on ne nous fît pas manger, moyennant un tour de passe-passe avec les étiquettes, cette viande issue de la vivisection. Et voilà, nous dit-on, pourquoi Merah a tué. C'est Merah qui a tiré mais il paraît que nous sommes, nous, moralement responsables de la mort des victimes de Merah. Je suis le plus pacifique et le plus tolérant des hommes et je crois bien que je n'ai, de toute ma vie, levé la main sur quelqu'un. Mais je ne réponds pas de moi si quelqu'un incrimine devant moi, pour expliquer les tueries de Toulouse, « les déclarations à l'emporte-pièce sur la viande halal », ou « les débats malsains qui stigmatisent ».
Et les autres, tous les autres ? Les musulmans, en somme. Qu’a-t-on fait des musulmans ? Est-ce qu’au moins on a évité de confondre musulman et terroriste ? (Car le musulman est fragile, il n’est pas comme le catholique, qui rit d’un bon rire quand on lui dit que Pie XII était nazi.) Ma foi, c’est le plus beau de l’affaire. Dans ce démasquage général, il n’a pas suffi qu’on démontre avec éclat qu’un voyou islamisé avait droit à tous les certificats de vertu, et que les salauds qui les lui signaient se faisaient passer eux-mêmes pour l’incarnation de la vertu. On a aussi vérifié que, sous prétexte de « ne pas faire d’amalgame », on faisait tout, absolument tout, pour protéger l’extrême islam, celui qui porte la guerre sur le territoire national, et qui menace directement la communauté nationale (et qui menace au premier chef nos compatriotes de confession musulmane, qui ont parfois quitté leur pays d’origine précisément pour échapper à ces extrémistes). Le terroriste Merah filme ses méfaits et il envoie le film à Al Jazeera, qui est donc la chaîne des terroristes, et non, comme le prétendent nos journalistes et nos experts, le ferment de la démocratie dans le monde arabe. L’UOIF organise comme chaque année son grand congrès antisémite et invite de grands prédicateurs cathodiques, qui sont fameux à juste titre pour réclamer qu’on tire à vue sur les petites filles juives. Et comme la population proteste trop, le gouvernement interdit de visa ces prédicateurs, à quoi les grands médias réagissent en disant que l’on flatte la bête immonde dans un but électoraliste.
Et pendant ce temps, les pairs de Merah se répandent sur Facebook pour expliquer que ce qu’a fait Merah n’est peut-être pas bien mais que lui, Mohamed Merah, en tout cas, était un type bien. Et d’autres bêtes de proie répandent un peu partout des graffiti à la gloire de Merah. Et comme tout le monde a bien peur, on en profite habilement pour pousser ses pions, on exige, on menace de façon voilée, ou à peine voilée. Un imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, que tous les médias présentent comme le parangon de la modération, réclame rien de moins qu’une falsification historique : « Il faut que l’histoire de la France soit réécrite à la lumière de la présence musulmane aujourd’hui. (..) Cela permettrait aux jeunes de culture musulmane de se retrouver dans le programme enseigné à l’école et de ne pas se sentir stigmatisés. » On va donc récrire l’histoire de France sur des bases hallucinatoires, afin de flatter toujours davantage la vanité musulmane, et sous la menace de nouvelles tueries.
L'illettrisme chez les journalistes de la presse écrite
11 février 2012. — « L'écrivain Charles Dickens, sommité littéraire de l'époque et auteur de nombreux succès. » Arnaud Bordas, Le Figaro magazine, 3 septembre 2011.
On ne présente plus Charles Dickens aux lecteurs du Figaro Magazine ! Il est une « sommité littéraire de son époque » — mais naturellement complètement oublié aujourd'hui —, et « l'auteur de nombreux succès » — dont les titres ne disent bien entendu plus rien à personne. À noter que c'est la notoriété qui fait la « sommité » (Dickens, comme nos modernes vedettes des médias, était bien connu pour être célèbre, ou, pour le dire autrement, étant fameux du fait de son renom) — et non le fait en lui-même d'écrire des livres. Bref, Charles Dickens était un « people » de son époque. Sans doute était-il un habitué des plateaux télés victoriens.
« le masque blanc et noir au sourire sarcastique de Guy Fawkes — activiste britannique du 17ème siècle — devenu l'emblème des cyberactivistes » Le Figaro/AFP 11 février 2012
Et voilà ce qui se passe quand on n'enseigne plus l'histoire (on n'enseigne plus l'histoire de France, alors l'histoire de l'Angleterre !). Le pauvre journaliste de l'AFP ne sait pas qui est Guy Fawkes et il dérive la qualité de ce monsieur de celle de ses suiveurs. Si ceux-ci sont des cyberactivistes, Guy Fawkes était forcément un... activiste. Ou bien alternativement, si le scribe sait qui était Guy Fawkes, il ne dispose toujours pas, faute d'études d'histoire, d'un terme adéquat pour le désigner (tel que conspirateur, conjuré, auteur d'une tentative de régicide, etc.). Et le mot moderne qui s'imposerait, celui de terroriste (Guy Fawkes avait tenté de faire sauter le Parlement de Westminster), est précisément le mot interdit, parce qu'un journaliste n'a pas à porter de jugement moral sur les faits de terrorisme (le terrorisme de l'un est la lutte de libération nationale de l'autre et la juste rétribution du blasphème du troisième). Bref, par ce chemin-là aussi, le conjuré catholique Guido Fawkes, qui voulait faire exploser un roi protestant avec son parlement, devient un activiste, exactement comme les Nigériens qui ont décidé de débarrasser le Nigéria des chrétiens, ou les palestiniens qui ont décidé de débarrasser la Judée des juifs.
« Un tableau intitulé Marine nocturne peint en 1913 par Hitler jeune (1889-1945) ». Le Figaro/AFP, 26 janvier 2012.
Comme dans le roman de Daudet, Fromont jeune et Risler aîné, comme avec ces noms d'auteurs que sont J. H. Rosny aîné et J. H. Rosny jeune, il faut distinguer Hitler jeune et Hitler aîné, à cette différence que, dans le cas de Hitler, c'était le même, que le délicat aquarelliste et le type qui déclencha la seconde guerre mondiale et tua les juifs d'Europe étaient un seul et même homme (d'où la coïncidence inévitable des dates, Hitler jeune et Hitler aîné étant tous deux nés en 1889 et tous deux morts en 1945, la même semaine — mieux ! le même jour, et en un même lieu, un bunker berlinois).
Explication probable : dans la métaphysique des journalistes, Hitler était l'incarnation du mal, et l'incarnation du mal n'exécute pas de délicates marines ou des paysages alpestres pleins de vigueur. L'incarnation du mal fait le mal et ne fait rien d'autre. Naturellement, si vous expliquez aux journalistes que la caractéristique distinctive de l'incarnation du mal est précisément de se présenter sous des dehors trompeurs et des faux-semblants enjôleurs, et que cela s'appelle le diable, ils vont vous rire au nez. Voilà encore de ces superstitions médiévales dont notre littérature est farcie, ce qui constitue d'ailleurs une excellente raison pour qu'on ne l'enseigne plus aux jeunes générations.
Cependant, comme ladite jeunesse a flairé du louche, elle se goberge de romans de sorcellerie et se repaît d'imaginations gothiques, parce qu'elle a parfaitement compris qu'il y avait des choses que ses professeurs lui cachaient à dessein et sur lesquelles les médias lui mentaient tout aussi délibérément. Si j'étais millionnaire et que j'eusse du temps libre, je ferais imprimer des éditions en langue vernaculaire du Compendium Maleficarum (1608) de Gaccius (le prêtre ambrosien Francesco Maria Guazzo) et je les distribuerais à la sortie des lycées. Et je titrerais cela Hitler jeune et Hitler aîné. C'est un titre qui en vaut d'autres.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
L'endémie de crétinisme7 novembre 2011. — Je visionne sur la Toile l’émission d’un certain Michel Denisot, sur Canal+, le lundi 7 novembre 2011, dont l’invité est Henri Guaino, la plume du président Sarkozy, qui a donc écrit le discours prononcé par celui-ci à Dakar, au Sénégal, le 26 juillet 2007. Guaino y paraphrasait Aimé Césaire, en notant que l’homme africain n’était pas encore entré dans l’Histoire. (Césaire avait conclu fameusement son discours prononcé à la tribune de l’amphithéâtre Descartes, à la Sorbonne, en juin 1956, par ces mots : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire. ») Le reporter Harry Roselmack, présent sur le plateau, déclare à la surprise générale que, en disant cela, Guaino paraphrasait Hegel, mais que l'idée hégélienne de l'homme africain resté à l'état de nature est totalement dépassée, et que par conséquent le discours de Dakar était insultant pour les Africains. Voilà donc un journaliste lettré (même si le martiniquais Harry Roselmack ne reconnaît pas une allusion littéraire à la phrase la plus connue d'Aimé Césaire), et philosophe par dessus le marché. Ce n'est pas une vision banale sur un plateau de talk show. C'est au point que Henri Guaino est contraint de se justifier. Il a lu Hegel, lui aussi. Ce n'est pas Hegel qu'il citait, mais Césaire.
Face à nos duetistes, la bobine des autres journalistes, qui cinq minutes auparavant se rengorgeaient en posant à Guaino leurs petites questions acidulées, mérite d’être vue. Hegel, visiblement, connaît pas. Ils dardent donc leur regard de pure innocence, en priant le ciel pour que le professeur Guaino n’ait pas l’idée de les interroger.
Mais au fait, pourquoi Roselmack cite-t-il Hegel plutôt que Buffon, que Rousseau, que Bonald, que Gobineau, que Tylor, que Frazer, que Lévy-Bruhl, que Frobenius, ou que n’importe quel philosophe ou anthropologue européen ayant œuvré entre le XVIIIe siècle et le début du XXe siècle ? Réponse : Roselmack lit Le Monde diplomatique, qui avait dans son numéro de novembre 2007 contré le discours de Dakar en offrant à ses lecteurs une épaisse tranche de La Raison dans l’Histoire, pour montrer que c’était Hegel l’inventeur d’une Afrique anhistorique. (Il est évidemment de meilleur rapport de citer l’inventeur de la dialectique qu’un quelconque anthropologue physique mesureur d’angle facial, parce que cela montre que la méconnaissance de l’Afrique est racistement inscrite au cœur même de la philosophie occidentale.)
Ainsi, on peut graduer les degrés de savoir des intervenants. Henri Guaino, la plume du président, a lu plusieurs livres et dispose d’une bonne culture générale, probablement rafraîchie par une consultation régulière de la Toile.
Le journaliste Harry Roselmack ne lit pas de livres, mais il lit, par militantisme anti-occidental, Le Monde Diplomatique, et il se souvient de ce qu’il a lu, ce qui lui permet d’introduire Hegel dans sa conversation, comme s’il était normalien, agrégé et doctorant.
Roselmack lit aussi la prose « afrocentriste » des suprématistes afro-américains. Quand il veut préciser quels sont les travaux réalisés « depuis la disparition d’Hegel » qui infirment la thèse de ce dernier, il fait allusion aux travaux sur « les origines africaines de la civilisation égyptienne », ce que Guaino, peu expert en maboulie, ne relève pas parce qu'il ne le comprend pas. En clair, Roselmack adhère à la fameuse thèse de la Cléopâtre noire, répandue dans les milieux africains-américains ultras.
Y a-t-il un inconvénient à ce qu’un reporter martiniquais entretienne des théories anthropologiques qui sont pour les noirs l’équivalent des théories de joyeux drilles comme Houston Stewart Chamberlain ou Alfred Rosenberg sur la nordité comme source de toute civilisation, et de leur développement cosmologique sur la glaciation universelle (la Welteislehre) ? Si je m'en fie aux programmes télé, on demande à Roselmack de faire du journalisme d’infiltration dans les milieux les plus divers (salafistes, prostituées, taulards, etc.). Les opinions philosophiques de l’intéressé, fussent-elles aberrantes, ne regardent que lui. On peut croire que Cléopatre et que Socrate étaient noirs et être un excellent homme et un excellent journaliste, à défaut d'être bon antiquaire.
Quant aux journalistes travaillant à Canal+, ils n’ont jamais rien lu et ils entendaient vraisemblablement pour la première fois le nom de Hegel, qu’ils ne sauraient pas orthographier. Les gens qui ont la lourde tâche d’instruire et de catéchiser les populations à longueur de soirée par l’intermédiaire du petit écran sont de complets illettrés.
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Les paroles et les actes